Trouvée ici qui résume tout ! !

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Victor est né il n’y a pas longtemps. Il marche vers le four qui est allumé. Sa maman se précipite et lui tape sur la main. Elle a eu peur qu’il ne se brûle. Victor pleure d’incompréhension mais aussi de la brûlure de la frappe. Il réessaie pour vérifier et reçoit la même réaction de sa maman qui crie et le met dans sa chambre. Victor ne comprend pas…
Victor a trois ans, il est en classe de petite section maternelle. Il s’est appliqué pour dessiner ce que demandait la maîtresse, mais il a du mal avec le geste graphique. Il appuie trop sur son feutre, il ne comprend pas pourquoi la maîtresse le gronde car il abîme les pointes. « Et pourtant ils sont fait exprès pour des enfants comme toi ». En corrigeant le dessin, la maîtresse dessine un visage qui fait la grimace en haut à droite de la feuille. En recevant le fichier aux vacances, ses parents voient cette grimace et lui disent que ce n’est pas bien…

Victor a six ans, l’âge d’aller au CP, à la grande école. Il est impressionné mais fier de lui. Apprendre à lire, c’est difficile. Il est né en fin d’année, il a des difficultés pour rester concentré et assis sur sa chaise. Il ne comprend pas pourquoi certaines fois B et A font BA, mais pas toujours. Si il rajoute un I, ça chante « Bai ». S’il met un N après, ça chante « BAIN » et s’il ajoute encore un E, ça chante encore autrement « BAINE ». Ce n’est pas simple quand on a à peine six ans. La maîtresse rouspète et crie, s’acharne à lui faire rentrer tout ça dans la tête. Rien n’y fait. On convoque ses parents. On ne comprend pas. Ses parents doutent de Victor, se font du souci. Ils vont consulter un spécialiste. Victor doute de lui, de ses capacités. « Et si je n’étais pas intelligent ! Je crée des problèmes à mes parents, ils parlent, discutent et j’entends ce qu’ils disent à travers les cloisons. J’ai peur de moi. Demain, j’irai mieux ». Mais le lendemain, le programme a continué et Victor a eu de plus en plus de pression. Il pleure, a peur, angoisse, bouge de plus en plus… « On le traitera pour les vers »…

Victor a neuf ans. Il est au CM1. C’est la veille de Noël, le directeur vient remettre les carnets de note. Ils s’appellent maintenant cahiers d’évaluation. A l’intérieur sont notées des compétences avec des renseignements comme : acquis, en cours d’acquisition et des non acquis. « Tiens, on est revenu à des notes chiffrées ». Sous la pression des parents et de quelques enseignants garants de la tradition scolaire, on est revenu au bon vieux système qui marchait si bien… pour les non exclus du système.
Le directeur appelle les enfants par ordre alphabétique. Ils se lèvent au fur et à mesure. Vient le tour de Victor qui tremble en son for intérieur mais ne le montre pas. Les sentences pleuvent sur la classe. Seuls les cinq premiers sont exempts de reproches. Devant tout le monde, ses copains et la maîtresse, il lit : «  Victor pense plus à s’amuser qu’à travailler. Peut mieux faire. Des difficultés en histoire et géographie. Apprend-il ses leçons ? » Victor baisse la tête, ses yeux fixent le sol. Il est triste et a peur de la réaction de ses parents. Il risque de se faire gronder. Papa va crier de déception. Maman va se prendre la tête dans les mains en disant : « Et dire qu’on fait tout pour lui, et voilà ce qu’il nous donne. Faites des gosses, vous êtes sûrs d’être déçus ! ». Ou alors : « Si tu ne fais pas ça, tu vas voir ce qui va t’arriver ! Attention Victor, tu vas te faire gronder ! Si tu n’as pas une bonne note, tu seras puni !... » Son père va lui supprimer sa console, activité dans laquelle il se réfugie, s’évade, où il fait semblant…

Victor a maintenant 13 ans. Il vient de se battre sur la cour de récréation pour protéger un de ses copains. Il est attrapé par le surveillant qui l’envoie en hurlant chez la principale du collège. Elle ne l’écoute pas, mais d’une colère froide le condamne aux travaux du mercredi après-midi en colle. Comme il a été le plus fort dans la bagarre, l’autre enfant est placé en victime, il n’aura pas de punition. Les parents de Victor l’obligent à s’excuser devant la principale et le surveillant. Victor est humilié, mais il ne dit rien. « C’est comme ça ».

Arrivé en lycée professionnel, les lycées où 80 % des enfants se retrouvent par défaut, parce qu’ils n’avaient pas le niveau pour le lycée général, Victor subit encore des notes, des moyennes. Il a 0 en anglais, 2 en maths. Il ne vaut rien. Il va le devenir… ce rien …

Des Victor, nous en avons tous rencontrés de nombreux. Presque tous les enfants sont des « Victor » ou plutôt le deviennent… comme si c’était une destinée, ma destinée, notre destinée.

Des éducateurs de Victor, nous l’avons tous plus ou moins été. Est-ce une raison pour s’en suffire ? Je ne le pense pas. En nous tous brille, au-delà de notre insécurité, de notre peur devant l’humain en devenir, une flamme d’amour, de bienveillance, d’empathie qui ne demande qu’à se raviver. Avant d’être éducateur de Victor ? Nous avons tous goûté du « Victor ». Nous l’avons tous été peu ou prou. C’était comme cela, un passage obligatoire pour devenir adulte. Et si nous nous étions trompés ? Et si nous pouvions changer le cours de l’éducation ? Sommes-nous obligés de rester fidèles, malgré nous, à cette « pédagogie noire » comme le définit si bien Alice Miller ? Pédagogie familière parce que connue de nous tous. Ne renions pas notre passé, ne renions pas nos parents et éducateurs, mais modifions nos pratiques. Des Victor ont pu devenir professeurs. Ils ne demandent qu’à s’épanouir.

La question du comment nous brûle tous les lèvres. Oui, comment faire autrement avec comme objectifs ? Nous tous, éducateurs : parents, professeurs, animateurs, surveillants  … comment faire pour préserver d’abord, développer ensuite une image positive de l’enfant qui lui donnera confiance en lui et aux autres ?

Réponse au prochain numéro o  o