N’oublions jamais que Victor est beau et fragile comme du cristal.

- Il s’agit de lui poser des limites certes, mais avec bienveillance. Imaginons … Lorsqu’il a voulu s’approcher du four, sa maman lui a pris la main, lui a expliqué le danger de s’approcher. Victor n’a pas compris. Sa maman lui a repris la main, elle lui a nommé qu’il n’avait peut-être pas compris, que c’était normal parce qu’il est petit. Alors, elle l’a emmené vers un autre adulte pour qu’il le garde le temps nécessaire. Ou alors, elle a différé l’allumage du four. Ou alors elle l’a placé en hauteur. Ou alors… A nous d’imaginer. Dire non gentiment, mais tenir ce non, c’est protéger l’enfant, le rassurer, lui permettre de grandir en paix sans être angoissé par un sentiment de toute puissance.
- Ne frappons jamais ce petit Victor, même une petite fessée ou une tape sur la main, une secousse ou une oreille tirée. Même si son attitude nous a mis hors de nous, il pourrait croire qu’une des réponses possibles, c’est la violence : frapper. Je l’entends au fond de son cœur blessé : « Mes parents me frappent, donc c’est normal, légitime. Si je frappe et qu’ils me frappent pour me dire que je n’ai pas le droit de frapper, je ne comprends plus ! Quand on s’aime, on se frappe, je ne comprends plus ! Peut-être qu’ils ne m’aiment plus, qu’ils ont honte de moi, que je suis un mauvais fils ! Je ne vois plus souvent dans leurs yeux la flamme de l’amour, de la fierté de m’avoir comme enfant…  »
Il est important d’actionner le levier de l’intelligence et de la compréhension plutôt que le levier de la peur, même quand l’enfant est en très bas age. Il ne comprend pas le message mais il intègre les attitudes bienveillantes, les tonalités, la sécurité d’être dans ce milieu protecteur. Il n’y a pas d’âge spécifique où l’éducateur doive commencer. Dès la naissance, d’autres diront dès la conception, l’enfant doit être sollicité avant tout sur le registre de l’intelligence, même quand celle-ci n’est qu’au début de son développement.

- Quand ils ont rencontré la maîtresse du CP, ils l’ont écouté. Elle leur a nommé tous les aspects positifs qu’il avait en lui. Cela lui a fait du bien de les entendre car il avait un peu peur. Puis la maîtresse a nommé quelques difficultés en demandant à tous, y compris à Victor, comment faire. Ils se sont parlé. Quelle est chouette cette maîtresse ! Elle donne envie d’encore mieux faire, d’encore plus l’écouter et de ne pas hésiter quand on ne comprend pas quelque chose à lui demander. Victor avait quand même un peu peur qu’elle ne le gronde mais il se sent rassuré. Il a lu dans les yeux de ses parents qu’ils ne s’inquiétaient pas, qu’ils avaient confiance en lui. Ses parents l’aiment. La différence, c’est qu’il le voit et qu’ils le lui disent. Même s’il devait apprendre à lire avec un temps de retard sur d’autres, cela ne remettrait jamais en cause leur amour et leur croyance indéfectible en la réussite de leur enfant. Ils vont l’aider encore plus. Ils ont pris leur part de responsabilité. Ils n’ont pas laissé Victor porter seul tout le poids de cette difficulté passagère. Il a apprécié que ses parents parlent d’eux et non sur lui. Ils lui ont expliqué qu’ils ne lui avaient peut-être pas assez porté attention. Victor ne se sent pas seul devant l’obstacle. Il se sent rassuré. Son énergie pour réussir est décuplée. Il voulait de l’aide, mais il est encore petit et il ne sait pas comment s’y prendre. Ses parents sont là pour ça aussi.
Relevons ce qui est positif chez l’enfant plutôt que ce qui n’est pas exact, que ce soit dans un comportement à la maison, une note en classe, une attitude en sport… Notons la réussite au lieu du déficit ! Commençons toujours une rencontre par le côté positif et continuons avec les points à améliorer. Cherchons des solutions pour ce qui est à améliorer. Ne cherchons pas à culpabiliser l’autre, surtout si c’est un enfant. Quand nous, éducateurs, sommes en colère, parlons avec des phrases « je ». Je suis en colère quand tu fais cela… Je ne me sens pas respecté… Je ne comprends pas… Explique moi. Voilà moi ce que je ressens…

Quand Victor s’est battu au collège sur la cour, il était très en colère et dans l’incompréhension qu’on puisse taper un plus petit que soi. Il était hors de lui. Il aurait eu besoin de temps pour se calmer et retrouver ses esprits. Le surveillant n’ayant pas le temps matériel de gérer ce conflit les a emmenés tranquillement chez la principale qui a ce don de savoir parler aux jeunes. Elle est très respectée par l’ensemble des personnes du collège, y compris les enfants. Elle sait bien qu’il est normal qu’un enfant transgresse des règles. Comment pourraient–ils les intégrer autrement qu’en en transgressant quelques unes ? Cette responsable d’établissement scolaire a intégré complètement qu’une transgression de règles est une belle occasion pour apprendre. C’est, pour elle, un espace d’apprentissage de la vie en synergie avec les autres et le Monde.
Elle leur a demandé ce qu’il s’était passé pour chacun d’eux puis elle les a interrogés sur leurs ressentis. Elle a écouté les émotions de chacun sans jamais les remettre en cause, elle les a pris en compte. « Qu’est ce qui te fait dire cela sur cette personne ? Explique moi ! » Ils ont verbalisé la règle qu’ils avaient transgressé, en quoi il est toujours intéressant de respecter cette règle puis comment ils auraient pu faire autrement. Ils ont pu exprimer ce qu’ils avaient sur le cœur, mais également de quoi ils avaient besoin pour se sentir mieux. En adoptant cette attitude, la principale les a aidés à prendre leur part de responsabilité dans ce conflit. Ils n’ont pas cherché à jouer à « C’est pas moi, c’est lui ! » ou « Ce n’est pas de ma faute ».

Victor se sent soulagé. Il a reconnu son erreur de se battre. Il a donné du sens à son geste. Il a compris comment faire si une situation similaire se reproduisait. Il essaiera… et peut-être qu’il y arrivera ou peut-être pas. Ce n’est pas grave, on cherchera d’autres explications. La principale ne les a pas punis. Elle leur a demandé d’écrire d’autres scénarii possibles et acceptables pour tous face à ce conflit. Victor aura du travail ce soir, un travail de réflexion constructif d’un avenir différent. En sortant du bureau de la principale, Victor se sent mieux et prêt à retourner en cours. Evidemment, il ne sera pas forcément copain avec l’autre jeune mais il pourra le croiser sans crainte. Victor a mieux appris à nommer, reconnaître ses émotions, et surtout comment les exprimer de manière acceptable. Il apprend ainsi à mieux se connaître.

Les parents de Victor ont inventé des « temps de bonheur » à la maison. Pourtant, Victor est grand, il a quinze ans, mais il aime toujours autant. En famille, mais cela peut se faire aussi en classe, tous s’échangent des signes de reconnaissance positifs, ce que Claude Steiner appelle des « chaudoudoux » dans son livre : Le conte chaud et doux des chaudoudoux. Ils s’offrent des compliments, des qualités qu’ils trouvent chez l’autre, des gestes qu’ils ont appréciés chez l’autre. Ils prennent du temps pour ça. Ils se réunissent autour de la table et écrivent un chaudoudou sur une feuille qui est lue à l’ensemble de l’auditoire. Chacun essaie de reconnaître à qui va si bien ce chaudoudou. Ils varient souvent les situations. Certaines fois, ils inscrivent leur nom sur une feuille et chacun écrit un chaudoudou. Ils se retrouvent ainsi avec une feuille remplie de chaudoudoux. D’autres fois, cela se passe à l’oral ou dans l’anonymat. C’est une belle occasion pour ses parents de dire à Victor qu’il est beau, qu’il est aimé, que ses parents sont fiers de lui et que quoiqu’il arrive, ils seront toujours là pour l’accompagner.
Après cette séance, ils se sentent tous mieux, y compris les adultes. Ce sont des temps de pur bonheur qui construisent chacun. Ils permettent d’être reconnus dans ce qu’on a de plus beau en soi. C’est un moyen exceptionnel pour se construire une belle image, une belle confiance en soi, en ses qualités.

Victor a également rencontré des professeurs. Ses parents avaient craqué, à un moment ils n’ont plus eu les mots ni l’attitude adaptée. Ce n’est pas grave.
Quand nous, éducateurs, sommes « débordés », nous avons « craqué nerveusement » car la situation, était insupportable et nous nous sommes laissés emporter par le tourbillon de nos émotions, ce n’est pas irréversible. Nous pouvons toujours réparer. Nous pouvons reconnaître notre part de responsabilité, regretter, nous excuser, donner du sens à une attitude en nommant nos ressentis, chercher avec l’autre comment faire autrement si le contexte se reproduit. Nous ne devons jamais oublier que c’est à notre contact, en nous voyant vivre, agir et réagir, que l’enfant va se construire en harmonie.

Un scénario différent produit un autre Victor, une autre destinée, une autre vie.

L’enjeu est immense.